Le temps chez Molière[1]

Ce chapitre est Ouvert par une définition du « moment comique ». Maiss le ridicule rompt la durée et l’objet.

« Le comique est donc la perception d’une brisure éphémère et locale au milieu d’un monde durable et normale ».

Chez Molière, on trouve le monde stable et durable des coutumes, et l’univers des passions, dont la durée est précaire, spasmodique, explosive, comme la durée tragique, et en même temps répétitive. « Par la répétition le personnage se déshumanise peu à peu sous nos yeux ; il devient typique… […] Le personnage se généralise à mesure que la pièce avance. »

 

 

Le temps chez Racine[2]

      Le présent n’est pas seulement une invention pure et incessante mais la préservation du passé et la continuation du passé dans le présent. Tout le drame racinien se présente comme l’intrusion d’un passé fatal, d’un passé déterminant, d’un passé cause-efficiente, dans un présent qui cherche désespérément à s’en rendre indépendant. La tragédie racinienne est l’impossibilité de se réduire au moment présent.

      Dans Andromaque, on assiste au drame du recommencement : la passion y est une blessure qu’on rouvre, elle a pour objets des figures dont on se souvient.

      Les personnages raciniens sont les proies de l’immédiat, mais ils contemplent en même temps les causes et la fin lointaine du drame où ils sont engagés.

      La tragédie racinienne est une action au passé : au moment où nous en prenons conscience, elle a déjà eu lieu, elle nous livre un temps accompli. Trois durées sont en parallèle : le temps discontinu des passions actuelles, le temps continu des accomplissements de la volonté divine et la volonté elle-même en sa pure intemporalité.

      La durée toute entière d’un être n’est plus à ses propres yeux que comme un recommencement sans fin de ce qui le souille et de ce qui le tue.

 

 

 

 

XIXe siècle

Le temps chez Théophile Gautier[3]

      La hantise de la mort est dominante sans l’œuvre de Gautier. L’objet apparaît à la fois comme beau (la beauté semble revêtue d’un caractère d’éternité ou d’intemporalité) et comme déjà rongé par le temps.

      Partant de l’idée abstraite, il va chercher dans la réalité l’occasion d’incarner son idéal, de lui donner chair et substance.

      Son thème favori : le mythe de Pygmalion, l’animation, c’est-à-dire la métamorphose d’une forme artistique en un être vivant, la résurrection d’un mort ou la rencontre dans la vie réelle d’un être de chair en qui il reconnaît, matérialisé, le fantôme de ses pensées.

      Il est à la recherche de l’être vivant en qui se reproduit et se retrouve (dans le temps) le type d’une beauté elle-même intemporelle.

      Notion de déjà-vu : l’espace d’un instant, le sentiment de vivre dans le présent fait place à celui d’être transporté dans le passé infiniment lointain qui apparaît comme une vraie patrie temporelle.

      L’idéal, reconnu dans le présent, détache l’esprit de ce présent et le laisse comme flottant entre les époques. La notion du temps devient élastique et vague ; le senti et le rêvé se confondent. La poursuite sans trêve, dans la réalité présente d’un objet qui, aussitôt qu’il est appréhendé, jette l’esprit hors de cette réalité même, mais du même coup se dissout lui-même et redevient inaccessible, impalpable : l’objet est simultanément dans le temps et hors du temps, engagé dans ce monde et situé dans un autre monde.

Le passé n’est pas un néant mais quelque chose qui existe, un autre monde, un « royaume étrange qui sert de patrie ou d’exil », aux formes retirées de l’immédiat mais non anéanties.

 

Le temps chez Gustave Flaubert[4]

      Flaubert fait un rapprochement entre la vie et la durée. Puisque la vie est durée, il faut que le moment qui l’exprime absolument soit un moment qui dure. Il faut que « l’âme aille vivre dans toute cette vie pour revêtir toutes ses formes, durer comme elle, et se variant toujours, toujours pousser au soleil de l’éternité des métamorphoses ». Citons un extrait de Madame Bovary : « Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus ». On note une densité spatiale et temporelle particulière : ce moment appartient à une durée différente de celle des jours ordinaires, une durée où le temps des choses se fait plus doux, plus lent : une durée qui s’étale.

      Chez Flaubert, les moments d’extase s’apparentent aux moments où, dans l’union du sentiment intime et de la sensation pure, le moi s’identifie avec l’univers et fait dans l’instant l’expérience de l’éternité.

      Flaubert s’intéresse aussi à la « série » : un souvenir en appelle un autre, puis un autre, et ainsi de suite, et chacun surgit sous la forme d’une image qui vient recouvrir l’image suivante.

      Pour lui également, l’espace n’est plus le champ d’expansion où, à partir d’un centre, l’être se diffuse et rayonne, le temps n’est plus cette étendue de passé qu’à partir d’un souvenir précis, l’âme inonde et remplit du flux de ses réminiscences, mais à l’inverse, l’espace se fait le vide qui sépare le moi de l’objet, et le temps devient cet autre vide qui sépare non moins irrémédiablement le moi présent du moi passé. L’être n’est plus appuyé en arrière à son passé. Il est adossé au néant. L’existence se dédouble : la vie actuelle semble n’être plus qu’un reflet affaibli d’une autre déjà vécue et qui aurait été la seule vraie. Flaubert écrit d’ailleurs dans Novembre : « Il y a des jours où l’on a vécu deux existences, la seconde n’est plus que le souvenir de la première ».

 

Le temps chez Charles Baudelaire[5]

      Baudelaire évoque la dilation du temps : « Il est des moments de l’existence où le temps et l’étendue sont plus profonds et le sentiment de l’existence immensément augmenté ». On a ici l’allongement des heures par la multiplication des sensations, par la réverbération des souvenirs, par la découverte de la profondeur de l’existence. Il y a aussi l’unification des moments, des heures et des époques par l’expérience profonde de l’harmonie qui existe entre tous les états du moi. Le moi confond en la même unité opérante sensation et souvenirs.

      « A chaque moment nous sommes écrasés par l’idée et la sensation du temps. Et il n’y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, pour l’oublier, le plaisir et le travail. Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie. Choisissons ». Le temps apparaît donc comme un fardeau auquel l’homme veut perpétuellement échapper.

 

XXe siècle

Le temps chez Marcel Proust[6]

      Dans pensée proustienne, la mémoire est un phénomène inexplicable qui vient s’appliquer à une nature déchue, irrémédiablement séparée de ses origines, non pour lui rendre d’un coup intégralement sa condition première, mais pour lui donner l’efficace qui lui permettra de trouver les voies de son salut.

      Ce qui a été perdu et ce qui a été retrouvé, ce n’est pas encore le temps, mais un fragment de temps auquel tient un fragment d’espace ; et à l’intérieur de ce petit univers, le moi lui-même, le moi individuel indivisiblement lié par sa foi et son désir à ce moment du temps et à ce lieu de l’espace.

      C’est le déjà vécu qui sauve le vivre ; sinon celui-ci tomberait dans l’insignifiance et l’oubli, avant même que d’avoir été vécu.

      Proust montre aussi la joie quand on reconnaît en ce que l’on sent quelque chose qu’on se rappelle avoir senti. Reconnaître, c’est-à-dire identifier, et identifier, c’est-à-dire trouver une équivalence entre ce qui est là, au-dehors, et d’autre part ce qui est au-dedans, en nous-mêmes puisque c’est notre souvenir.

      Le connaître et l’être se trouvent liés à un monde essentiellement éphémère et intermittent, le monde même de l’affectif.

      La seule connaissance de soi possible, c’est donc la reconnaissance. Lorsque à l’appel de la sensation présente surgit la sensation passée, le rapport qui s’établit fonde le moi parce qu’il fonde la connaissance du moi. L’être véritable, l’être essentiel, c’est celui qu’on reconnaît, non dans le passé, non dans le présent, mais dans le rapport qui lie passé et présent, c’est-à-dire entre les deux. L’être proustien a trouvé deux choses : des moments et une sorte d’éternité. Les moments retrouvés sont des atomes de temps plein, naviguant loin des autres dans une sorte de temps vide. La durée humaine est confrontée quant à elle à la pluralité des moments isolés loin les uns des autres

Le temps achève l’espace, rapproche et rentoile ses fragments opposites, enferme en une même continuité une totalité qui autrement resterait toujours irrémédiablement dispersée. Le temps n’est véritablement achevé que s’il est couronné par l’éternité. Cette éternité humaine, atteinte par l’être dans la possession de son espace, lui permet de voir rétrospectivement s’enfoncer au-dessous de lui le temps même, son être temporel, formé de niveaux différents, dont chacun constitue une assise.

 

Le temps chez Paul Valéry[7]

      P. Valéry écrit : « Car moi, je ne vis que dans ce que j’étais ou dans ce que je serai, c’est-à-dire dans un temps successif où le présent m’échappe. »

      Le temps du sommeil est un temps sans passé ni avenir, sans changement surtout et qui ne diffère pas de cette chose hypothétique qu’on appelle éternité.

      Valéry ne parle pas du commencement au temps passé, comme de quelque chose qui a eu lieu, mais au futur, comme de quelque chose qui est encore devant, qui va se faire : au commencement sera, et non était. Le possible n’est pas l’être, mais le prépare, mais est seulement son avenir.

La durée vraie est donc comme un grain de durée : quelque chose de dur, de ferme, « cycle fermé » qui oppose ses murailles temporelles au vague, au chaos, à l’informe des événements sensibles et à l’intérieur duquel se trouve enclose une vie frémissante et dirigée – dirigés vers son aboutissement.



[1] Ibid., pp.123-132

[2] Ibid., pp. 148-165.

[3] Ibid., pp. 317-345.

[4] Ibid, pp. 346-363.

[5] Ibid., pp.364 -386.

[6] Ibid., pp. 400-438.

[7] Ibid., pp. 386-399.