Une lecture critique de Etudes sur le temps humain -volume 1- suite
Une lecture critique de Etudes sur le temps humain (volume 1)
Etudes sur le temps humain comprend quatre volumes : G. Poulet s’est intéressé à étudier la conception du temps à travers la littérature, la façon dont les auteurs ont considéré le temps. Il s’est ainsi attaché à montrer quelles étaient les visions temporelles, entre autres, de Pascal, Molière, Madame de la Fayette, Flaubert, Baudelaire, Proust, Racine, Valéry et Théophile Gautier.
Introduction[1] :
G. Poulet évoque ici la vision du temps et ses changements au cours des siècles.
Pour le chrétien du Moyen-Age, se sentir exister, c’était pour lui se sentir être, c’était se sentir non pas changer, non pas devenir mais se sentir subsister. Entre existence et durée, il n’y avait pas de distinction réelle.
A la Renaissance, la temporalité n’apparaît plus comme la marque indélébile de la mortalité mais aussi comme le théâtre et le champ d’action, où, en dépit de sa mortalité, la créature peut se révéler son authentique divinité et conquérir une immortalité personnelle.
Au XVIIe siècle, règnent le sentiment intime d’une existence toujours actuelle ainsi que les idées d’une discontinuité de la durée et d’une dépendance totale vis-à-vis d’une création toujours réitérée.
Au XVIIe siècle, sont évoquées deux formes distinctes de la temporalité interne. L’intensité de la sensation fonde l’instant ; la multiplicité des sensations fonde la durée. Exister, c’est donc être son présent, mais c’est aussi être son passé et ses souvenirs. La pensée philosophique crée la durée philosophique avec le renouvellement continuel d’une pensée d’abord sensible et qui ne cesserait d’être sensible par la reprise du contact avec son origine et le passé.
Sentiment de durée (essence du pré-romantisme) : dans la découverte, à travers l’instantané ; d’un moi et d’une réalité qui ne sont pas instantanées et qui par conséquent ne peuvent jamais être expérimentés dans l’instant que comme quelque chose qui ne s’est jamais réalisé par l’instant. Je me sens être, d’un côté, ma vie, et d’un autre côté, je ne me sens que ce moment de vie. Je me sens un être qui vit dans le moment mais dont la vie est justement contraire du moment. C’est la source de la nostalgie romantique.
Au XIXe siècle, le temps apparaît comme un mouvement continu qui se saisit à partir de sa cause originelle : il est un devenir qui est toujours futur. La réalité n’est plus la chose achevée, mais le processus génétique lui-même par lequel la cause engendre ses effets. Je n’existe et je ne participe à l’existence des choses que dans la mesure où je vis leur génération.
Au XXe siècle, chaque instant apparaît comme celui d’u choix, c’est-à-dire un acte et à la racine de cet acte, la dérision créatrice. En chaque instant où l’on agit, on crée son action et avec elle, on se crée et on crée le monde.
XVIIe siècle
Le temps chez Pascal[2]
Nous connaissons le temps non par la raison mais par le cœur. C’est une vérité de sentiment : une chose qui « se sent », le fruit d’une intuition immédiate, et non la conclusion d’un raisonnement discursif.
« Le temps, qui pourra le définir ? Et pourquoi l’entreprendre, puisque tous les hommes conçoivent ce qu’on veut dire en parlant de temps, sans qu’on le désigne davantage ». Le temps est inaccessible.
L’infini du temps n’est pas le temps. Ce n’est qu’une multiplication du temps par le nombre. L’infini est le nombre.
Il y a un temps rationnel qui est celui des sciences (les animaux sont dépourvus de raison et n’ont que des moments successifs). La science dépend de la raison, et la raison dépend de la faculté conservatrice, de la mémoire.
« L’homme est dans l’ignorance au premier âge de sa vie, mais il s’instruit sans cesse dans son progrès ». La mémoire est la conservation continue des faits et des idées. C’est la permanence de l’acquis rationnel et scientifique. Le temps humain est différent de la successivité. Le présent rationnel est du passé qui se prolonge. La construction progressive du temps se fait par la raison humaine : subsister et apprendre, conserver et augmenter. Mais on constate la lenteur du raisonnement. Le temps rationnel est victime du ralentissement de l’allure du progrès et il introduit un anachronisme et une déficience. Ce qui subsiste toujours dans la science, dans la mémoire, c’est un passé sans âme, un temps sans vie.
Le temps n’est pas dans la science, mais dans la vie. « Tout est un, tout est divers. Que de natures en celle de l’homme ! », affirme Pascal. De même il écrit : « J’ai connu que notre nature n’était qu’un continuel changement ». la durée s’affirme comme une entité vivante et multiple qui, de moment en moment, s’avance, en se métamorphosant, dans le futur. Sa continuité est celle d’un changement, et non d’une permanence.
« Les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes et variables dans chaque cas particulier avec une telle diversité qu’il n’y a point d’homme plus différent d’un autre que de soi-même dans les divers temps ». Pour se ressouvenir vraiment du passé, il faudrait pouvoir remonter le courant de toute cette marée volontaire qui nous entraîne, rééprouver ses anciennes passions, vouloir ce que l’on ne veut plus, refaire le passé de son cœur. Or on n’a de sentiments que du moment même. Une intervalle de durée apparaît dans l’instant où l’on pense : « Pensée échappée, je la voulais écrire ; j’écris, au lieu, qu’elle m’est échappée ». Il écrit aussi : « L’âme s’effraye en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui lui est le plus cher s’écoule à tout moment ».
A l’instant où il atteint l’instant, l’instant passe, car il est instant. Le moment n’est jamais un présent pur : à l’instant où il existe, il se quitte déjà lui-même, il appelle, il prévient ce qui lui succède. Moment sans repos, le présent veut le futur. Pascal écrit : « Nous ne trouvons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ». L’avenir est le lieu même où se trouve ce qui manque mystérieusement à notre nature et dont le présent est dépourvu. Alors l’avenir devient notre fin : « le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ». Dualité funeste : nous nous mouvons pour saisir notre être, nous nous mouvons pour le fuir. Deux moi : le moi imaginaire que nous recherchons par la chasse, le jeu, le divertissement et le moi réel que nous fuyons avec horreur.
Répéter, c’est faire de mieux en mieux = inverse de la réminiscence, tournée, non vers le passé, mais l’avenir. C’est la continuation du présent et la construction d’une vraie durée.
Finalement, le temps vrai est le présent d’une conscience immédiate, au travers duquel apparaissent et se combinent avec lui des mouvements rétrospectifs et prospectifs qui donnent à ce présent même une amplitude et une densité temporelles infinies.